Domaine des englués: Suivi de Six réponses à Jean-Baptiste Para — Hélène Sanguinetti

DERNIER JOUR D’OCTOBRE
humidité feutrée, cri de héron, et maintenant les peupliers s’agitent sous le vent qui forcit. Des étendards.
Un jeune homme aux yeux bandés est apparu à pas silencieux à peine hésitants, il jouait semble-t-il à colin-maillard s’appuyant de ses coudes et ses mains sur l’air, il était seul, il m’a semblé danser. Il a avancé avancé jusqu’au rivage, si près que j’ai failli crier de peur qu’il ne tombe car à cet endroit cela descend d’un coup mais son corps a dû sentir l’eau – la vase – une mollesse et une souplesse de l’herbe, du sol, de la totalité du paysage finalement et il a dit tout haut :
S T O P
Sans enlever son bandeau, il a souri superbement, comme s’il avait réussi un numéro, un pari, je ne sais quoi, il a pivoté, pantalons larges, cheveux très longs, un peu filasses, ramassés en arrière, est reparti d’où il venait, d’où ?

Ramassé une feuille.
Rouge.
Jamais des nervures telles : des vaisseaux + l’odeur du vent
(pourquoi soudain le souvenir des bêlements encore ensanglantés d’un agneau nouveau-né, au carrefour et sur l’herbe forte du bord, paquet de coton entre les pattes de sa mère, il descend, elle ne pense pas, serre le cordon et tire)

+     Promeneurs amoureux, un chien à tête de nuage.
Des propriétés de milliardaires sur les deux côtés de la route. Terrains achetés à prix d’or, construits de maisons à colonnades avec patio, piscine, hammam et jacusi, tennis, skatepark, salles de sport et de conférences, gardiens et dogues serrés de cuir vont et viennent derrière les grilles, j’ai vu un papillon voler chez un de ces seigneurs, ailes légères et tête lourde.
Après tant de chaleur immobile, quel vent quel vent, il fait presque froid et tout bouge si fort qu’on devient une balle shootée aux 4 coins.

– Alors maintenant vous allez essayer de dessiner votre dedans. Les formes qui vous viennent. Vous pouvez vous servir de la couleur.
La dizaine que nous sommes dans l’atelier s’est mise instantanément au travail sauf le jeune garagiste. Et moi.
– Quel dedans ? Je connais le moteur des bagnoles, et basta. Rien à foutre de son truc, mais rien à foutre !
Et il a bondi avec son sac. Le mien est plus que plat à mes pieds.

Je m’appelle personne sous chef bélier qui veut sortir

La porte a claqué derrière lui violemment, silence dans l’atelier.
Richard (l’animateur embauché hier) a haussé les épaules, et repris sa marche entre les tables, les autres n’ont pas bougé. Moi non plus.

J’ai joué à poser ma main ouverte sur le papier et à suivre au stylo le contour des doigts, du
poignet, comme on le faisait à 12 ans pour
retrouver des traces, chercher une place, des alliances, des branches,
un diadème pour la page.
Devant le miroir de la chambre passait une bande d’Apaches, ondulant
à la nage, à contre-courant de la rivière large et verte à cet endroit,
coyotes assis sous la lune, Un cow-boy, le chef, écoute contre la terre,
à des lieues et des lieues leurs chevaux, ils galopent si vite qu’ils seront
là bientôt, ils approchent c’est sûr, au moins trente ils sont, il faut
fuir, fuir, enfants dans les carrioles, ne pleurez pas, mouchez-vous,
devant le miroir, tout y passait avec les bruits et les odeurs.

Les formes qui vous viennent, bestia !

      → descendre puits
      → descendre cave
      → craindre d’amour caverne
      → laver visage
      → rouler mer nuit
      → applaudir fourmi
      → regarder du balcon nuit
      → faire tour île Maïre (Père île)
      → monter dans barque
      → trembloter croupe (cheval-âne)
      → soulever panier

C’est un panier et la chaîne grince, qu’il descende ou qu’il remonte – ou c’est un clou, un bout de viande écarlate (cardinal Votre Honneur, à genoux!) piqué au bout, un bec que j’ai gardé d’avant, il remonte en dansant parfois il piaule (cœur azur flocon), on se fiance au sommet des pins, on s’aime à tâtons, puis on va ouvrir les volets avant que le jour se lève, pour assister au ciel.

Ils préparent déjà les fêtes, – le triste mot – ont acheté des guirlandes clignotantes, des boules et des clochettes, des branches enfarinées, en ont installé partout, même autour des angelots qui ornent les colonnes en toc du cloître. Foie gras, chapon, huîtres, 33 desserts, j’oublie le menuet des fromages. Espérons, si je suis encore là, que je puisse chiper du VRAI brebis au passage ondoyant des garçons.

Pas d’exercice au bord du lac aujourd’hui. Trop froid + la jeune stagiaire est malade. Tous les désirs rentrent au placard. Colère est restée, s’assoit sur son trône et toise le peuple des Agités. Ça rampe, ouvre des yeux de velours pour échapper et s’offrir aux crocs : nourrir colère, faire rougir colère, qui rougit (de plaisir).

                PETITE CHANSON QUI PEUT FAIRE DU BIEN

                    C’était une fillette, c’était un garçon,,,,,,,,,
                    elle s’appelait Suzette, il s’appelait Suzon,,,,,,,,,
                    ma chemise descend, Ton sexe joït au vent,
                    le mien veut pareillement, petit garçon
                    inoubliable du tenir chaud, un bord de route
                    plus que filantes étoiles et fougères coupantes,
                    roule Suzette, roule Suzon dans le fossé
                    clignote un ver luisant, Ma langue joue au
                    limaçon, nichons d’azur, truite dorée Glisse en
                    Suzette, Suzon dore Suzette, sucette et suçons,,,,,,,,,

Ils ont découvert un tombeau d’empereur de l’autre côté du lac.
Et trois chevaux de race inconnue qui remettent en cause la datation au carbone.
Une rainette sur mon pied. Sa gorge bat. La lune est pleine dans un ciel de Rois mages. 4 étoiles particulièrement brillantes se répondent. Le peu qui m’arrive, empoisonné-émerveillé, repart vers toi sans retenue, inchangé, revient sur moi. Plus aucune nouvelle, ou bien ils me volent les messages, les lettres ? Je suis un mur où rebondit la balle. Je suis Daniel qui t’écrit, écrit à personne, Daniel qui jette tout Daniel, Lina, Nata.
Corbeau!
“Attendez moins. Continuez à vous muscler. Votre cœur droit est bien enfumé encore, le gauche est trop ouvert.”
S’ils le disent !

Ne pas se croire immortel ni mortel, seulement petit, exposé au vrai vent qui ébranle les tuiles là-haut + celui des mauvaises rencontres – d’un geste brutal ou déplacé – d’un sentiment indigne.
Ici le ficelé, assez tristement posé à la fin malgré les parfums, les ors, les chants, si raide malgré les huiles. Un autre moi. Qui appelle les garçons. Garçons, couchez-moi dans la boîte d’osier,
tressée aux 1000 et 1000 nuits où il eut faim et peur, défaite chaque jour au doux soleil, et voilà qu’ils me poussent, je flotte sur le lac, bruit des roseaux, des bécasses au réveil, le ciel file au-dessus.

Plus – fini – zéro – où est rouge-gorge rouge aimée, du Bondir, du Rocher, de la jetée à dire adieu, éponge ! réponds au passage, à la falaise, au battement au grougni, au soupi, au lièvre, moinelle, ne fouette pas, ne punis, loin supplice, loin cavalier qui tue d’un battement de cil a tué par bataillons entiers, a remis droits les tués, tue et lance son poing jusqu’en bas, n’a pas tué a chanté a dansé a aimé et sa bouche s’est retroussée dans le velours, une bouche ouverte avec ses dents, brillantes, d’amour
Fièvre, qui sait ? Qu’un aigle laisserait tomber vite, chiure.
Qui prend justement jusqu’aux mâchoires, serrées mâchoires, le pianiste tient par là, et tape sur les touches qu’il brise sans briser. De l’art.
Comme on dit. M’en fous.

Le géant court sur la steppe, il court, courant il pense
à sa fiancée perdue, courir pense, ne pense qu’à elle perdue,
Que pense la steppe sous ses pas leur fureur
est terrible, que pense-t-elle de la pensée du géant qui court
et de la fiancée, il la tenait dans sa main,
la montait jusqu’au bord des yeux, qu’elle parle mais qu’elle
parle en se tortillant sur ses doigts, assise là se tortillant
elle lui disait de jolies choses
qu’il ne comprenait pas, il était
heureux
heureux
heureux à cette époque

Je veux joie, je veux joie, je veux joie.

Consuela Santiago. Habillée de blanc et noir.
Oiseau dans un jardin d’hiver très froid        


                  

                                    

soudain sanglote et sanglote, baise une à une mes bagues, comment consoler une soie, une braise, que comprendre d’un geste si loin de la clairière ? Pauvreté et malheur ne sont pas aimables, maladie, douleur,
ne sont pas aimables : le sac des peu aimables, qu’on envoie rouler !
Et si Joie a Même Sac, Joie se cache bien depuis multitude de jours, multitude de cornes peintes en rouge.
Je suis en haut au bord, je te vois si petite mon amie muette, que je
tremble, te prendre contre moi, te serrer, m’enfouir, poindre.
Comment retrouver le monde d’en bas qui réclame, et rejette, aboie ?
“Tout arrivera en temps voulu, une fois nettoyé, renouvelé, vous serez
prêt, ne précipitez rien et soyez sans inquiétude “.
S’ils le disent !

Je qui veut sortir racle laine et terre à sa façon, chacun étouffe, ici, la nuit est un rocher


Read a translation by Ann Cefola here.

Hélène Sanguinetti est une poétesse française contemporaine qui vit à Arles. Elle a notamment publié: Jadis, Poïena (Flammarion, 2025), Cargo Bleu Sur Fond Rouge (Lanskine, 2025), Et voici la chanson (Lurlure, 2021); Le Héros (Flammarion, 2008), Alparegho, Pareil-à-rien (Comp’Act, 2005 ; second edition L’Amandier, 2015), D’ici, de ce berceau (Flammarion, 2003), et De la main gauche, exploratrice (Flammarion, 1999).