ART
Tu me rappelles quelqu’un. Un chanteur, non attends, un acteur, dit Cass en tamponnant votre front, votre nez et vos orbites avec du fond de teint brun. Celui du film, comment s’appelle-t-il, sur la Première Guerre mondiale.
Ils meurent tous comme ça dans les tranchées, dit Em, en se penchant vers vous, contre votre joue de plus en plus brune, pour avoir l’air moins mort dans la lumière grise, selon Cass.
Mais tu n’es pas du milieu des nantis toi, dit Cass.
Vous sentez une petite douleur aiguë.
Il y a ce poil fou sur ton sourcil, dit-elle en tenant un poil d’environ un centimètre de long entre le doigt et le pouce. On dirait un poil pubien, dit-elle. Il est même bouclé à l’extrémité.
Elle se frotte les doigts et le poil s’envole dans le vent.
Elle est où Amber, dit Nick Baines, en se penchant avec un posemètre sur votre front.
C’est toi qui ne le sais pas ? dit Em.
Il fait un tut-tut de désapprobation. Em et Cass échangent un regard. Elles ont l’air d’en savoir des choses.
Vous êtes assis sur une chaise pliante sur un terrain vague qui s’étend jusqu’au fleuve coulant vers l’est. Eaux grises, ciel gris, mais les mouettes sont d’un blanc éclatant. Le terrain vague est dégarni, parsemé de graviers. Ici et là, des brins d’herbe, des feuilles d’oseille difformes. Il y a cependant une touffe de pissenlits, et de temps en temps des aigrettes se détachent et se jettent dans le fleuve. La cheminée d’une gigantesque centrale électrique située en amont de la ville relâche des nuages.
Toute l’équipe dit que c’est magnifique.
Je crois qu’il ressemble à celui du groupe, dit Em. Tu sais, ils ont les guitares à son saturé et ne regardent jamais la caméra parce que leurs yeux sont pleins de franges.
Jimmy quelque chose, dit Cass.
Ouais. Je l’ai trouvé mignon, pour un Écossais, dit Em.
Oh oui, dit Cass. Il porte toujours un pull noir qui sent mauvais. On dirait qu’il est sur le point de vomir sur lui-même. Je l’ai vu à une fête. Et il est tout petit.
Vous n’êtes pas sûr, mais vous pensez que Cass, avec sa coiffure blonde, est peut-être celle qui criait tout le temps après les danseurs balinais pendant la soirée chez Aïcha.
Il s’agit là de votre premier boulot, grâce à Wicked. Vous n’arrivez pas à croire qu’on va vous donner cinq cents livres pour ça. Juste pour le fait d’être vous-même. Le dernier billet de cinq livres dans votre poche vous semble encore plus triste, mais l’avenir est prometteur. Pour venir ici en métro, vous avez montré un billet périmé au contrôleur de Finsbury Park. Il vous a laissé passer, puis a crié, et vous avez couru, et comme le destin l’a voulu, un train s’est arrêté et vous avez plongé à bord, juste au moment où les portes se refermaient.
Jan, l’agente de Wicked, vous a dit que Nick Baines est un excellent photographe. Sinon, vous ne l’auriez pas su. Toute la nuit, elle a parlé de gens dont vous n’avez jamais entendu parler mais qui sont très célèbres, selon elle. Nick vient de Londres, son père était souffleur de verre alcoolique, sa mère est espagnole. Il fait beaucoup de photos de mannequins dans des parkings, ou dans des squats, dans des pubs de vieux, à l’hippodrome, sur la plage de Brighton. Des photos sombres, presque floues, esprit punk. Il a la cote, vous a-t-elle dit, pendant que vous lui léchiez la chatte, mais c’est un vrai salaud.
Nick admire la tour des années cinquante qui surplombe le terrain vague. Je veux que tu sois assis là-dedans, vous dit-il en désignant un fauteuil abandonné.
Em examine un smoking noir. Puis un autre. L’un brille, l’autre aspire la lumière, comme un trou.
Tu as déjà rencontré Amber ? dit-elle.
Pas vraiment, dites-vous. Je l’ai croisée hier soir, à la fête, mais elle portait un masque.
T’inquiète, dit Em. Si Amber enlève un masque, il y en a un autre derrière.
Vous digérez ce que Em vient de dire.
Tu ne l’aimes pas ? vous dites.
J’adore Amber, soupire Em. Elle est exquise. Une fille exquise a des droits. C’est l’ex de Nick. C’est lui qui l’a lancée, dit-elle frémissant comme pour un souvenir douloureux, donc tu vois, on est tous du même village.
Je vois.
Elle vous tend le smoking qui ne brille pas.
Ok maintenant, mets-moi ça mon grand, dit-elle en vous tendant un pantalon.
Vous enlevez votre jean. Vous êtes là, en caleçon, le vent sur vos jambes blanches nues.
C’est cool, dit Nick. Il commence à photographier. Enlève tes chaussettes, dit-il.
Un taxi arrive en crachotant à la limite du terrain vague, s’arrête avec une embardée et un grincement de suspension. Les feux arrière rouges du taxi brillent, la fumée d’échappement tourbillonne lourdement sur la route. Amber sort, vêtue d’un trench-coat noir, cintré à la taille. Ses cheveux sont en boucles. Elle s’avance en fouillant dans un sac à main, elle a l’air de se rendre dans un club, et non dans un terrain vague. Marche rapide. Elle vous regarde et s’esclaffe.
C’est trop cool sans pantalon, dit-elle, et ses yeux vous laissent entrer, sauf que vous ne le comprenez pas.
Vous êtes furieux.
Elle fouille dans ses poches, sort un paquet de Marlboro, en tire une, l’allume. Nick, accroupi, braquant la caméra sur votre entrejambe, ne se retourne pas pour dire : Bonjour.
Tu as une sale tête, chérie, dit Cass.
Amber s’installe sur la chaise que vous avez laissée vide.
Many fêtes, dit-elle en fronçant la lèvre inférieure et en soufflant de l’air, ébouriffant les cheveux sur son front.
Elle sort un filofax d’où s’échappent quelques billets de banque, de dix mille yens. Puis elle sort un tube de rouge à lèvres, une édition Penguin Classics de Crime et Châtiment, un passeport britannique noir.
J’ai un vol demain, dit-elle.
Pour aller où ? dit Nick.
Tout d’un coup, je ne sais plus.
Nick se moque, s’adresse à vous : Monte sur cette plate-forme et puis descends.
Tu es la nouvelle recrue, dit Amber. On t’a trouvé où ?
Elle fouille toujours dans son sac.
Dans un pub, vous dites. C’est quand même quelque chose qu’une rencontre fortuite. Elle fronce les sourcils et sort un foulard en soie.
Comme si le destin pouvait changer, dit-elle. Tu as déjà…
Déjà quoi, vous dites.
Elle secoue la tête et rit à nouveau.
J’en sais rien, dit-elle soudain sérieuse et en regardant Nick. C’est quoi cet endroit ?
Tu me distrais, dit Nick. Continue, Art.
Vous acquiescez, vous descendez du cube de béton et c’est précisément à ce moment-là qu’il vous prend en photo, alors que votre pied droit est suspendu au-dessus de la chute. Ça donnera l’impression de marcher sur l’air.
Recommence, mais de façon naturelle, dit Nick.
Ce que l’on remarque vraiment chez elle : son front, bombé, le nez d’aigle. Comme dans les tableaux anciens, Jésus mort dans ses bras. Lorsque vous la regardez, vous avez l’impression que toute votre vie, aussi courte soit-elle, n’est qu’un désastre sans rédemption. Elle n’a rien à voir avec ses photos. Elle est plus que cela.
Peux-tu me regarder normalement, dit Nick.
Vous acquiescez et vous vous dites que l’odeur d’huile de frites dans le vent est bien l’odeur de Londres.
Le soleil sort de la grisaille et rend la rivière argentée. La centrale électrique s’assombrit. Amber se tient sur le terrain vague en robe du soir, un immeuble gris derrière elle, et vous êtes à l’arrière-plan, dix pas derrière, en smoking et pantalon. L’opulence des vêtements français est censée offrir un contraste saisissant avec l’appauvrissement général des environs.
Je veux un peu d’amour là, dit Nick.
Vous dites : Comment ?
Embrasse-la.
Bonne idée, dit Amber. Elle avance vers vous, tout en regardant Nick.
C’est alors que deux enfants sortent en courant de la tour, un garçon et une fille. Chez le garçon, quelque chose ne va pas. Son pied droit traîne, et dans son visage, un œil à moitié fermé. Il se faufile derrière la fille, qui n’a pas plus de quatre ans. Elle tient une poupée nue et chauve.
Tu as des clopes ? dit-elle.
Tu as dit quoi ? dit Em.
Des clopes, dit le garçon.
T’as quel âge ?
Amber intervient : Le paquet est dans mon sac.
Il m’en faut trois, dit-il.
Amber allume sa cigarette, lui en donne une autre. Il la tend à la petite fille, qui la porte à sa bouche.
Merci, la maigrichonne. Le garçon sourit de travers. Ils ont fait une vidéo ici, ajoute-t-il.
Quelle vidéo ?
Un groupe. Ils ont dit que cet endroit avait de l’ambiance.
Une ambiance de quoi ?
Ils disaient que les tours et le terrain vague étaient cool, dit le garçon. Mais ils ne nous ont pas donné de travail. J’ai dit que ma sœur pouvait rester près du feu. Avec le petit homme.
C’était quel groupe ?
Le garçon tire sur la cigarette.
Il y avait un type avec une guitare et le petit homme pleurait. Et une vieille femme qui versait du thé, dans les flammes.
Il veut dire un nain, dit Em. Ce doit être The Riddles.
Oui, ils utilisent des nains, dit Cass.
C’était eux, dit Amber.
Pourquoi tu ne portes pas de soutien-gorge, dit le garçon.
Parce que, dit Amber.
Tu ne fais pas de vidéo ?
Nous aussi aimons beaucoup ce lieu, dit Em.
L’enfant regarde Nick, qui tient un posemètre devant le visage d’Amber.
Je vais vous dire ce qu’il en est, dit le garçon.
On t’écoute.
Vous pouvez rester.
La compagnie rit.
Tu es donc le chef ici, dit Nick regardant dans son appareil photo.
Vous nous photographiez, dit l’enfant. Moi et ma petite sœur. Et la camionnette sera sauve.
Il pointe Amber du doigt. Je me souviens de toi, dit-il.
Et si je t’habillais, dit Em à la petite fille.
Je suis gelée, dit la fillette.
Em chuchote à Nick.
Oui, dit-il. Ça a l’air cool.
Em vous demande votre veste.
Mets ça, dit-elle au garçon.
Pourquoi ?
Ce sera amusant, je te le promets.
Le garçon est assis à côté d’Amber dans le vieux fauteuil délabré, vêtu d’un smoking noir. Rien ne peut détourner l’attention de son visage.
Et puis la petite fille. Em lui met une robe sur la tête. Son visage est d’un blanc pur, des taches de rousseur sur le nez, des cheveux roux en bataille.
Nick dit : C’est vraiment cool, avec la tour derrière.
C’est ma maison, dit le gosse.
Amber prend les enfants dans ses bras et les serre contre elle. Pendant que Nick prend des photos, Em et Cass parlent des fesses des mannequins, de leurs nez, de leurs seins, de leurs mentons et de leurs fronts, de qui a les genoux cagneux, une courbure de la colonne vertébrale, un visage asymétrique. Elles parlent avec délectation des parties du corps comme des chirurgiens ou des bouchers des différents morceaux de viande.
Son problème, c’est qu’elle a l’un de ces culs sud-américains, dit Cass.
Qu’est-ce que c’est ? dit Em.
Ça commence derrière les genoux.
Tu sais ce que je pense. C’est une p-u-t-e, prononce Em et vous regarde, comme si elle se demandait si vous saviez épeler.
Elles ne peuvent pas être en train de parler d’Amber quand même, pensez-vous.
Jeff est complètement squelettique, dit Cass. Sida.
C’est triste, dit Em.
Vous regardez les mouettes s’envoler du rivage en poussant des cris. Le fleuve transporte des choses, la chambre à air d’un pneu de voiture, une caisse de fruits en bois, une porte passe, à droite, sur le point de toucher le rivage. Une péniche transporte sur toute sa longueur ce qui ressemble à une montagne d’ordures. Par endroits, le fleuve tourbillonne et fait des bulles, la branche d’un arbre surgit. Un sac poubelle flotte. La rive est tapissée de mousse blanche, de graviers, de galets gris, de pierres orange foncé couvertes de mousse verte, de lambeaux de plastique blanc.
Je me demande si on reconnaîtrait un cadavre qui flotte, dit Cass.
Le garçon vous rend votre veste. Il ne vous a pas regardé une seule fois. Il s’en va en boitant, la tête baissée, entraînant la fille avec lui. Une odeur de bois brûlé se dégage de lui.
Cass se tourne vers vous et vous dit : Je sais, Dirk Bogarde.
Mais il ne ressemble pas du tout à Dirk Bogarde, dit Em.
Cass hausse les épaules.
Peut-être que je le confonds avec quelqu’un d’autre donc, dit-elle.
Nick se tourne vers vous, alors que le soleil commence à se coucher.
Bon, où en sommes-nous ?
Il est temps de s’embrasser, dit Amber. Un peu de sexe.
Vous prenez Amber dans vos bras, elle vous regarde dans les yeux et rigole. Il y a ces tours, ce ciel qui pourrait vous couler, la saleté du fleuve. Vous venez de faire l’amour avec Jan, mais Amber met sa main sur votre cœur et ferme les yeux.
C’est notre destin, dit-elle. Embrasse-moi.
Elle ferme les yeux.
Si tu ne le fais pas, dit-elle, je ne te parlerai plus jamais.
Cass et Em, bras croisés, regardent.
Je sais maintenant ! dit Cass, en claquant les doigts, il ressemble à son frère, tu connais Dave ?
Dave, très juste, dit Em.
Et ce nouveau Dave va se taper cette pétasse d’Amber.
On dit qu’elle s’est tapé même son frère, dit Em.
Tu déconnes.
Quelle sale famille, dit Em. Figure-toi, Dave s’est fait casser la gueule à Milan le mois dernier. Ça a coûté des milliers de livres à Aïcha. Il est parti au Japon.
Je sais, dit Cass.
Elles sont silencieuses un moment, en regardant la scène, le fleuve noir derrière. Puis Cass se tourne vers Em et lui dit : Je connaissais une fille qui avait six orteils
Now est actuellement disponible chez K.C. Éditions.
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Gerry Feehily né à Londres, a grandi en Irlande. Après des études littéraires à Dublin, il s’installe dans les années 1990 à Paris, où il vit aujourd’hui. Traducteur, enseignant, journaliste et critique littéraire pour la presse britannique et française, il est chef du service Europe à Courrier International. Il a publié, en anglais, le roman Fever (2007) et le récit Gunk (2013). Now est son premier roman écrit en français.
