« Je tourne toujours autour de questions qui s’achoppent » : Interview avec Kinga Wryzsykowska — Cristina Politano

Kinga Wryzsykowska est une écrivaine française d’origine polonaise dont le dernier roman, Princesse, a été publié en janvier aux Éditions Seuil. Récit mêlant différents genres et formes, Princesse aborde des thèmes résolument contemporains, oscillant entre le quotidien et le fantastique, à cheval entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et, à l’image de l’auteure elle-même, jetant un pont entre la ville de Paris et la Pologne provinciale. Je me suis entretenue avec Kinga Wryzsykowska pour discuter de sa transition de chercheuse en littérature à romancière, de sa vision du genre en tant qu’auteure d’un roman qui rejette catégoriquement toute catégorisation simpliste, ainsi que de sa décision peu conventionnelle d’inclure un lien vers un podcast dans le texte. Ce qui suit est une transcription de notre conversation.

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Quel est votre parcours professionnel ? Est-ce que vous avez étudié la littérature ? Comment est-ce que vous êtes arrivée à l’écriture ?

Je crois qu’il y a, le moment où on écrit, une autorisation qu’on se délivre à soi-même, l’autorisation d’écrire. On peut y arriver par différents moyens. En ce qui concerne mon parcours, j’écrivais de manière assez libre enfant. Je participais à des concours d’écriture en tant qu’enfant. J’étais toujours très déçue parce que j’avais l’impression que les choses devaient advenir vite pour qu’elles adviennent. J’avais l’impression, dès huit ans, que si j’écrivais des choses, il fallait que les gens les lisent. Mais je rangeais tous mes papiers dans des tiroirs. Bon voilà.

Plus tard, adolescente, j’écrivais beaucoup, plutôt des nouvelles ou des textes poétiques aux formes libres. Ensuite, après mon bac littéraire, j’ai commencé à étudier la littérature. Donc j’ai fait une classe préparatoire. Ensuite, je suis rentrée à Normale Sup. Et d’une certaine façon, j’ai commencé à prendre la littérature de plus en plus au sérieux. Elle mérite toute cette gravité, mais c’est quand même une gravité qui l’encombre beaucoup. J’ai fait un master. Ensuite, j’ai passé l’agrégation de lettres, et après j’ai travaillé.

En master, j’ai travaillé sur la littérature du vingtième, en littérature comparée. J’ai travaillé sur Gombrowicz et Jean Genet, ces deux influences très fortes qui datent de ces années-là. J’ai commencé une thèse sur le cardinal de Retz et La Rochefoucauld, sur la représentation du pouvoir dans leurs œuvres. Donc tout à coup, changement radical. Chez Genet et Gombrowicz, je travaillais sur la représentation du corps et là, je travaille sur la représentation du pouvoir. Je tourne toujours autour de questions qui s’achoppent. Et puis, j’ai arrêté ma thèse assez rapidement. J’ai fait trois ans et puis je suis sortie du cursus universitaire.

Pendant toutes ces années-là, j’étais vraiment plus du tout dans une liberté d’écriture. Je n’avais plus du tout l’autorisation d’écrire. Écrire, c’était réservé aux auteurs que j’étudiais, aux auteurs que j’enseignais. Puisqu’après, j’ai, pendant ma thèse, enseigné à la fac la littérature française du XVIIᵉ siècle. Je me suis probablement mise à ce moment-là à avoir un rapport de gravité, de respect, de sérieux. Dans le fond de moi, il y avait toujours un désir d’écriture, mais c’était un désir que je ne m’autorisais plus du tout à avoir. J’ai dû faire descendre d’une certaine façon la littérature de son piédestal pour me mettre à écrire. Ca a mis un certain nombre d’années.

Quand j’ai arrêté d’enseigner, j’ai fait du théâtre à la fois comme dramaturge et en traduction. J’ai travaillé avec des compagnies, j’ai traduit des textes, ce qui est déjà évidemment de l’écriture, mais autrement, au service d’autres auteurs ou autrices. Il restait un désir d’écriture, une nécessité qui était toujours là. En réalité, ce qui m’a permis de m’autoriser à écrire, c’est que j’ai décidé de sortir de cette espèce de panthéon—mon panthéon adulte—en revenant à mon rapport à la littérature plus enfantin, plus juvénile. Et donc j’ai commencé par écrire. Le premier roman que je me suis autorisée à écrire est un roman jeunesse, qui s’appelle Mémor, le monde d’après. Je m’y suis sentie tout à coup autorisée parce que je pouvais le sortir complètement de tout ce qui avait été mon parcours universitaire. C’était renouer avec le plaisir de raconter une histoire. Je crois qu’au départ, c’était vraiment cette question-là, le plaisir de raconter une histoire. Ensuite, il y a eu la prise avec la langue et le travail sur la langue, mais qui était débarrassé de tout ce que j’avais appris et enseigné à l’université.

A ce moment-là de mon travail, il y a aussi eu le fait que j’avais un rapport très romantique à l’écriture. J’avais l’impression que le génie devait être un peu immédiat. J’exagère, mais je me suis rendu compte, en réalité, en travaillant sur ce premier roman, à quel point je progressais en écrivant et en travaillant. Donc ce premier roman m’a pris beaucoup de temps, beaucoup de corrections, beaucoup de différentes phases avant de l’envoyer à un éditeur. Il a été pris. J’ai été contactée par une éditrice et on a commencé un travail ensemble. Et ensuite, j’ai écrit un second roman jeunesse, qui est très différent dans les thématiques. Mais finalement, j’ai eu l’impression d’arriver au bout de quelque chose, de me dire : Maintenant, j’ai besoin de plus de liberté. J’avais aussi des thématiques que j’avais envie d’exploiter, qui n’étaient plus destinés à la jeunesse. Et donc, j’ai écrit mon premier roman, Pate blanche, qui est sorti en 2022 au Seuil.

Dans le fond de moi, il y avait toujours un désir d’écriture, mais c’était un désir que je ne m’autorisais plus du tout à avoir. J’ai dû faire descendre d’une certaine façon la littérature de son piédestal pour me mettre à écrire. Ca a mis un certain nombre d’années.

Les critiques ont qualifié Princesse de fable ou même de manifeste féministe. Pourriez-vous nous parler du genre de ce texte ? Est-ce que vous êtes d’accord avec la qualification de fable ?

En fait, il a été qualifié de plein de choses, ce roman. Il a été qualifié de manifeste féministe. Le terme de féministe qui me convient tout à fait. D’une certaine manière, comment ne pas l’être ? Après, on peut l’être de beaucoup de différentes manières. Il y a quelque chose dans les thématiques, une volonté de faire bouger les lignes, de m’interroger sur les questions du genre, de m’en prendre à une thématique, comme le backlash masculiniste, conservateur, qui m’inscrit là-dedans. En revanche, le terme de manifeste me pose un problème tout simplement parce que j’ai choisi la fiction. Pour moi, la fiction est précisément le lieu de la mise en jeu. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de donner des réponses, il s’agit de mettre en jeu les choses, de les mettre en mouvement, d’aller chercher aussi du côté du désordre, de la transformation, de la métamorphose.

Quant à la question du genre, ce qui m’intéresse davantage, c’est la question de la forme. Elle rejoint en partie celle du genre, mais pas complètement. Elle ne la recouvre pas complètement. Une fable? Bon, il y a l’usage de l’animal. Je pense que ça a tout de suite été cherché du côté de la fable. Ce sont des univers auxquels je peux aimer emprunter. Enfin, on a beaucoup parlé des transformations de mon roman. Certains parlent de dystopie également. Ce n’est pas la question du genre qui est une clé pour moi d’écriture. Ce n’est pas réellement une question que je me pose en écrivant. Je me pose en revanche la question de la forme et je cherche à donner une forme la plus changeante possible.

C’est aussi un livre dans lequel je m’intéresse à toutes les frontières, qu’elles puissent être des frontières de catégories comme le masculin et le féminin, mais aussi des frontières entre différents genres ou formes littéraires. J’aime ce qui déborde, ce qui va évidemment puiser. Il y a des cadres. Je pose toujours des cadres, mais pour mieux les déborder. Princesse, ça commence par un chapitre zéro et ça se termine par un chapitre zéro prime. J’aime penser à cette structure-là comme à un cadre autour de mon roman qui pourrait être quasiment le châssis d’une porte ou d’un miroir. Mais à l’intérieur de ça, on ne sait pas exactement où on rentre. J’essaye de partir d’un terrain connu parce que j’ai l’impression qu’un lecteur peut avoir la sensation de reconnaître des choses, donc d’être quelque part à son aise. Je crée du familier, la fable peut être du familier pour mieux ensuite pouvoir essayer de le subvertir, de le changer et que le familier se transforme en quelque chose soit de plus menaçant, soit de surprenant. Pour que le lecteur ne soit jamais dans des réflexes totalement acquis.

Pour moi, la fiction est précisément le lieu de la mise en jeu. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas de donner des réponses, il s’agit de mettre en jeu les choses, de les mettre en mouvement, d’aller chercher aussi du côté du désordre, de la transformation, de la métamorphose.

Pourquoi est-ce que vous avez choisi le lapin géant comme l’animal de compagnon de Barbara ? Qu’est-ce qui représente le lapin ? Et qu’est-ce qui représente les animaux en général ?

J’aurais envie de vous répondre par une boutade : ils ne représentent rien d’autre qu’eux-mêmes, ce qui est déjà beaucoup. Je ne vais pas donner un mode d’emploi parce que finalement, il serait tout aussi faux ou tout aussi partiel que ce que le lecteur lui-même pourrait mettre dans le lapin. J’ai essayé d’écrire ces personnages comme des écrans de projection. C’est très fréquent que les lecteurs qui ont leurs propres réponses me posent la question de ce que signifie le lapin, comme si ma réponse valait davantage que la leur. En tout cas, le lapin n’est pas le nom d’une seule chose. Ce n’est pas un symbole.

En revanche, je peux vous raconter la manière dont ce lapin m’est venu. A un moment où on travaille beaucoup en littérature sur l’animal dans sa représentation sauvage, ce qui m’intéressait, c’était l’animal domestique. Ce qui m’intéressait, c’était de travailler sur quelque chose qui contient sa propre contradiction. À la fois le terme d’animal, qui peut renvoyer à une forme de bestialité, à une forme de vie sauvage et soudainement, ce mot qui vient le restreindre, l’encadrer, le remettre dans la maison. J’aimais bien l’idée de l’animal domestique. La présence d’un animal dans la maison va susciter un certain nombre de rapports entre l’homme et la bête, qui se jouent pas du tout sur le même mode que de rencontrer un animal dans la forêt. Ça contient un rapport de domination. Quel est le nom de cette relation ? Déjà, elle est complexe à nommer. Les gens disent : le maître et l’animal domestique. Voilà, rapport de domination, le maître et l’animal. On est dans une ère où il y a beaucoup de projections sur l’animal. Certaines personnes ne vont pas dire qu’ils sont le maître de leur animal, mais le papa ou la maman de leur animal. Ce sont des choses que j’ai pu entendre en parlant à des propriétaires moi-même.

Ces rapports-là peuvent aussi se renverser. Parce que l’animal peut prendre le dessus dans le cadre opposé de l’homme. Ça m’intéressait de déployer ces différents rapports. J’ai un chien depuis peu de temps, je trouve que ce n’est pas rien d’avoir cet animal, d’être renvoyé à une présence animale dans la maison. Je n’ai pas toujours aimé ce que l’animal faisait de moi. Je n’aime pas tellement être la propriétaire ou la maîtresse d’un animal. Je trouve que ça crée un rapport qui peut paraître assez évidentes comme quelque chose sur lequel il n’est pas nécessaire de penser. En réalité, c’est beaucoup plus complexe.

Et pourquoi un lapin ? Justement pour ça. Parce que le chien pouvait sembler aller trop de soi. On sait qu’un chien peut devenir féroce. Il y avait une part du lapin que je trouvais d’emblée assez inquiétante. Le lapin renvoie à un univers de cauchemar. Le lapin, c’est Alice au pays des merveilles. C’est celui qui fait passer de l’autre côté, qui fait rentrer dans le terrier qu’Alice suit et qui l’entraîne vers quelque chose d’infernal.

Je peux vous parler d’une autre source aussi qui est assez marrante, une source que j’avais oubliée et que m’a rappelée mon compagnon quand il a lu le livre. Il m’a dit : Tu te souviens de cette campagne de publicité du ministère de la Santé polonais qu’on avait regardée ensemble en 2017 ? Ce qui est pile au moment où j’ai commencé à faire germer Princesse. Il y avait une campagne dans laquelle le ministère de la Santé polonais fait une vidéo avec plein de lapins, comme dans une ville de lapins qui se promènent sur l’herbe. Il y a une voix off qui dit : Eh bien, pour vivre en bonne santé, vivez comme des lapins. Mangez des légumes, des carottes, bougez, sautez. On voit les petits lapins sauter, c’est des vrais lapins. Et évidemment, reproduisez-vous comme des lapins. C’était un film publicitaire pour redonner un petit boost à la natalité en Pologne. Une des questions qui m’intéressait, c’était évidemment celle de l’assignation à un rôle à la reproduction. Je trouvais que le lapin contenait ces thématiques-là.

Et puis le lapin, c’est un truc qui me fait un peu peur. Ça peuple mes cauchemars. C’est un peu un animal de rêve et de cauchemar. Il y a un côté Lynchien, de magie tout de suite. Pour le dire un peu, le lapin répondait à un certain nombre de mes fantasmes sur l’animal domestique.

Vous avez écrit un texte intitulé Princesse. Pourquoi est-ce que vous avez choisi ce titre ? Est-ce que c’est un titre qui fait référence à quelque chose au-delà du personnage de Barbara Lis ?

Il y a plus immédiatement Yvonne, princesse de Bourgogne de Gombrowicz, qui est à l’origine du titre. Il y a cette position sociale, cette place dans la société à laquelle effectivement, on est assigné et qui a quelque chose à voir avec la passivité. La princesse, puisque sa place vaut fonction et qu’elle doit y rester, elle a quelque chose qui a à voir avec l’immobilité. Voilà, la princesse n’est pas là où elle va, elle est là où on la met, là où on la pose.

Dans le roman, c’est aussi le prénom qui est donné par Barbara Lis à sa lapine. qui est dans un rapport au personnage principal. Leur rapport varie dans le roman, mais par moments, puisqu’elles ont toutes les deux notamment les yeux vairons, c’est un rapport de double. Le titre de Princesse, qui est le titre de mon roman, mais qui est aussi un titre aristocratique, c’est très précisément l’endroit où on se trouve, et où on a été posé, mis, et qui peut sembler un endroit tout à fait attrayant.

Vous parliez tout à l’heure de fable. On est évidemment là dans l’univers du conte. Qui dit princesse dit prince charmant, qui dit princesse dit incomplétude. La princesse est toujours en attente qu’on fasse d’elle une princesse. Donc elle est un personnage de la réception, de la passivité. Je ne parle pas là de Barbara Lis, je parle simplement de la place qui est créée par le mot même de princesse.

La ville de Paris semble jouer un rôle important dans le texte. Comment est-ce que vous envisagez la ville de Paris, et surtout la comparaison entre l’Europe occidentale et l’Europe de l’Est ?

Le roman est divisé en trois parties. Les chapitres de la première partie sont en français et le roman se déroule à ce moment-là à Paris. Dans la deuxième partie, c’est en polonais, ça se déroule dans le sud de la Pologne. Et la troisième partie, qui est toujours en Pologne, en revanche, les titres de chapitres sont en latin, puisqu’on est dans une partie où la religion vient prendre le relais de tous les langages.

Le personnage de Barba Lis est à la fois le personnage principal du roman, mais toujours en arrière-plan, un peu comme une princesse. On la déplace d’un endroit à un autre. C’est le seul personnage dans la tête duquel le lecteur ne rentre jamais. Il peut rentrer dans l’esprit des autres personnages, il y a des focalisations internes à plein de moments, mais jamais dans l’esprit de Barbara Lis elle-même. C’est un personnage qui va passer de Paris à la Pologne. D’une grande ville comme Paris, avec tout ce que Paris représente dans le monde occidental, à un petit village du sud de la Pologne. Donc, il y a quelque chose de très contrasté, un univers qui semble totalement se rétrécir, d’un monde à l’autre.

Barbara Lis, elle n’exprime jamais ce qu’elle ressent particulièrement. C’est assez marrant, certains lecteurs me disent, Ah ben, elle était très bien en France, alors pourquoi est-elle partie dans cette Pologne épouvantable, dans ce petit village ? La lecture de, Elle était très bien en France, c’est une projection du lecteur parce qu’en réalité, on ne sait rien du point de vue de Barbara Lis. On sait qu’elle quitte cet endroit à un moment donné. Les gens perçoivent l’épisode français à Paris, la vie de Barbara Lis, qui a en tout cas tous les signes de la modernité. Elle travaille dans une grande entreprise. C’est une femme qui a un poste plutôt élevé dans cette entreprise, une femme célibataire, qui gère sa vie sexuelle, qui en décide, qui est sur les applications. Quand elle va en Pologne, elle va passer du côté de la tradition, voire du côté très conservateur et religieux. J’ai construit les deux mondes dans une sorte d’opposition, qui pour moi également se renverse. Tout d’abord parce que j’ai voulu concevoir ma fiction comme une porte ou un miroir. Il y a un miroir inversé, mais un miroir quand même.

Quand je construis ma Pologne, elle n’a de géographique que le nom. J’exagère. Elle a des indices géographiques. C’est le pays dans lequel je suis née, que je connais, sur lequel je me sens peut-être plus autorisée à voilà. C’est un pays conservateur où les néoconservateurs sont au pouvoir depuis un certain nombre d’années, avec des mesures qui ont été prises notamment sur le corps de la femme et la question de l’avortement. Mais enfin, c’est le même type de lois vers lesquelles vont ou sont déjà allées une partie des États-Unis, où on a un discours néoconservateur voire réactionnaire et d’une grande violence à l’égard du corps féminin.

Chez Trump évidemment, mais chez un bon nombre de dirigeants occidentaux. La Pologne est la partie pour dire le tout. Mais j’espère que le lecteur ne regarde pas ça en se protégeant totalement. Je pense qu’il y a de quoi faire écho avec le reste, et se rendre compte que cette Pologne qui est de l’autre côté, et bien nous y sommes peut-être déjà.

[J]’avais très envie de voir comment une existence, une vie, peut générer plein de discours différents qui se contredisent.

Qu’est-ce qui vous a poussé à intégrer le podcast dans le texte ? Pourquoi fusionner ces deux formats ? Pourquoi avez-vous inclus cet extrait sonore de Donald Trump ?

Vu que je crée un personnage, Barbara Lis, qui est un écran de projection, j’avais très envie de voir comment tout le monde peut s’emparer de son histoire. Et comment en fonction de l’idéologie qu’on a, on peut transformer et interpréter son histoire d’une manière ou d’une autre. Donc j’avais très envie de voir comment une existence, une vie, peut générer plein de discours différents qui se contredisent. Parmi ces discours, elle va devenir une sorte d’égérie des conservateurs, mais pas seulement, puisqu’elle devient aussi une égérie féministe. Donc elle est reprise de manière contradictoire à l’issue d’un événement spectaculaire qui clôt l’une des parties.

On a parlé tout à l’heure de fables, on a parlé de contes. Moi, j’aime reprendre les mots de Gombrowicz qui disaient de lui qu’il était un réaliste acharné. Il avait cette manière de se pencher sur la réalité, par s’en préoccuper avec tant d’acharnement, essayer d’en rendre compte avec tant d’acharnement que ça devenait amplifié, grotesque. J’aime aussi travailler comme ça. Le podcast, c’est aussi parce que j’aime travailler avec différentes formes, que dans mon roman vous ne trouverez jamais quasiment de discours direct. Or, c’était une forme théâtralisée. J’aurais pu faire une sorte de pièce de théâtre écrite. C’est ce qu’est le podcast. Sauf que par ailleurs, j’ai voulu aussi à la fois suivre mon propre plaisir.

Moi, j’ai un rapport à la fiction qui est un rapport de jeu. C’est un lieu de liberté totale. Donc, il y a un podcast, et bien pourquoi pas l’enregistrer ? Qu’est-ce qui m’en empêcherait ? J’aimais beaucoup les émissions quand j’étais petite, « Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? » Il y avait une émission en France où les réalisateurs avaient commencé par filmer une classe de CE1. On retrouvait les gamins tous les cinq ans. J’adorais ça, enfant. De temps en temps, quand un roman se termine, on a envie de savoir ce qui est arrivé après. Le podcast dans le livre est à la fois écrit et enregistré comme si c’était un vrai podcast documentaire avec des comédiens. Donc, je trouve que l’objet en soi à écouter est chouette parce qu’il donne l’impression de quelque chose de vrai.

C’était aussi avec ça que je voulais jouer avec qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui n’est pas vrai, à quoi croyons-nous ? Ça, c’était des questions qui m’intéressaient beaucoup. Le podcast m’apparaissait comme la forme qui est aujourd’hui celle qui va venir poursuivre, qui va se présenter comme une sorte d’excroissance de la réalité. Ça me paraissait la forme logique pour dire le « Que sont-ils devenus » les personnages de mon roman. Il y a deux fins dans Princesse. Voilà, il y a une première fin. Et puis, il y a une dernière partie qui fait une quarantaine de pages, mais qui est comme une excroissance par rapport à ça. Une manière de terminer deux fois. En fait, la fin est débordée par une autre fin.


Princesse est maintenant disponible de Seuil.

Née à Varsovie, Kinga Wyrzykowska suit ses parents en France au début des années 80. Après avoir étudié les Lettres modernes à l’École Normale Supérieure, elle enseigne à la fac de Saint-Étienne et commence une thèse qu’elle abandonne pour se tourner vers le théâtre et l’audiovisuel. Elle écrit deux films documentaires et traduit des pièces de théâtre avant de publier deux livres en littérature jeunesse chez Bayard Memor, le monde d’après en 2015 et De nos propres ailes en 2017. Patte blanche, son premier roman paru en 2022 a été couronné par le Prix Françoise Sagan en 2023. Il a également été traduit en polonais et publié chez Nowela. Son nouveau roman Princesse a paru en janvier 2026 au Seuil.

Cristina Politano est une écrivaine du New Jersey. Ses essais et ses fictions paraissent dans Identity Theory, The Dodge, et La Piccioletta Barca, entre autres. Twitter/X et Instagram/BlueSky: @monalisavitti