La maison de repos — Djamel Bouchenaki

25 juin 2025

Aujourd’hui, Grand-père s’en va à la mer. Maman dit qu’il a besoin de calme, de récupération, alors on l’emmène dans une maison de repos à l’ouest d’Alger. Là-bas, il s’apaisera, proche de la Méditerranée. Depuis la mort de Grand-mère, il a changé : il ne sort plus vraiment, parle très peu, se cache derrière les portes, dans les coins, sous les lits. Il s’applique, ne le fait pas à moitié. Il retombe en enfance plutôt qu’en solitude. Son jeu n’en est pas un, loin de là : il a un sérieux prononcé, une gravité de fin de vie. Il disait que c’était son tout dernier acte, une répétition avant la réelle fin. On lui demande souvent pourquoi il fait ça, ce qu’il cherche à accomplir en se cachant de la sorte. Il disait qu’il ne voulait plus être vu, c’est tout, juste pour savoir ce que ça faisait. Je ne crois pas que Grand-père veuille mourir, je pense qu’il veut juste disparaître lentement, un peu plus chaque jour, des regards et peut-être aussi des cœurs. Si Grand-père avait voulu mourir, il n’aurait pas laissé de trace, ne se serait pas lié aux autres. À son âge, je sais que ça le déchire de voir les gens qu’il aimait s’en aller. Il sait que des parcelles de lui s’en vont avec eux ; le départ de Grand-mère a dû arracher beaucoup de lui vers l’oubli. Je vois qu’il se sent de moins en moins avec nous et c’est pour cela qu’il se cache : il s’habitue à mourir, apprend à le faire. Selon Maman, être près de la mer lui fera du bien, entouré de gens de son âge, tous là pour les mêmes raisons, pour se raccrocher à la vie, aller mieux, diminuer l’usure du temps, peut-être rendre la vieillesse plus supportable à la vue et au contact de l’eau. Il aura toute l’immensité bleue devant lui et nulle part où se cacher. Pour l’instant, on tente de le trouver ; j’ai peur de bientôt ne plus pouvoir faire la différence entre le jeu et la mort. Grand-père a toujours tout appris très vite, il s’abandonne aux choses, se livre totalement. On lui a souvent dit qu’il aurait pu être imam dans une autre vie. Une foi comme la sienne ne s’apprend pas ; elle attend simplement qu’on la réalise.

Ah, je crois le voir dans l’armoire. Oui, il est là. Sa cachette était vraiment très bien cette fois-ci, quel dommage qu’il ait dû l’entrebâiller pour respirer. Je suis sûr qu’il aurait aimé se murer ou s’ensevelir, ça aurait été parfait.

La maison de repos se trouve à Sidi Fredj, là où tant ont débarqué pour tout accaparer et ne plus jamais vouloir repartir. C’est un grand bâtiment rectangulaire, peint en bleu et blanc, avec des fenêtres et des balcons qui donnent sur la mer, un centre de thalassothérapie, un réfectoire et un jardin à l’arrière. Grand-père ne parle pas pendant tout le trajet, c’est Maman et moi qui assurons la conversation. Il nous écoute en silence, regarde la ville s’étirer, ouvrir ses veines. Nous arrivons vers 14 h, le macadam crépite sous l’huile solaire. Grand-père en veut à Maman, nous le savons tous. Il ne la regarde même pas quand elle annonce notre arrivée. Il n’a plus que du dégoût pour elle, pour sa décision lâche de vouloir intégrer son propre père à ce cirque de mourants en gestation, de le mettre au fond du tiroir, car elle est incapable de supporter l’idée qu’il veuille faire la taupe pour s’habituer à l’obscurité. Pour elle, c’est une lubie, une régression, une fatigue psychique qui doit passer. Grand-père la questionne sur son incompréhension. Pour lui, ce n’est pas une chose si atroce que de vouloir se cacher quelques heures, parfois toute la journée, ou même la semaine pour s’entraîner à mourir. Les gens disaient bien la phrase « faire le mort », alors ce n’est pas un problème de vouloir faire le mort plutôt que la sieste. C’est une activité d’homme à la retraite comme une autre, tout aussi normale que le jardinage ou le tai chi. Maman vacille, baisse les yeux.

En fait, Grand-père ne réalise pas que Maman, elle aussi, est enfermée dans une geôle de honte et de regards, qu’elle aussi a peur de ses monstres d’une fidélité de chien millénaire. Alors, elle fait mine de ne rien comprendre et s’en va vers l’accueil d’un pas décidé. On entre et on ne trouve personne, c’est d’un vide de coquille sans mollusque. Quelques minutes plus tard, un agent arrive et s’excuse, c’est l’heure de la sieste et les résidents ont le choix entre dormir individuellement dans leurs chambres ou en groupe sous la supervision du personnel dans ce qu’il appelait la salle de sieste. Maman est très heureuse d’avoir choisi un endroit si moderne. Il nous conduit jusqu’à la chambre de Grand-père. Elle est petite, peinte en blanc, saturée d’odeur de sel, peu décorée, d’une misère très propre : un vase vide sur une table de chevet, un lit, c’est tout. La seule chose qui la différencie d’une chambre de moine, c’est la grande fenêtre qui découpe en carreaux un morceau de monde aqueux et le déverse à l’intérieur. Grand-père va finalement vivre cette vie d’ascète. Au seuil de la porte, il ne répond qu’à mon au revoir et ignore Maman. Elle pleure. Il s’assoit au bord du lit, dos à la porte, regard vers le dehors, totalement défait, ne s’agrippe plus à rien, abandonne toute tentative de jeu. Il a des plis au dos de sa chemise : on dirait des entailles. Il n’y a pas de télévision dans la chambre, plus de recoins où se cacher. Je me demande ce qu’il fera de ses nuits…

05 juillet 2025

Cela fait des jours qu’il n’est plus là près de moi, j’écris un peu. Je me souviens de fragments de mon enfance, et il était partout : on se promenait et il me tenait par la main dans les rues pour traverser, me lâchait parfois en me disant de courir, de ne pas avoir peur. Ça rendait Maman folle mais elle souriait et riait. Elle était fière de notre relation, de nous. Ça fait si longtemps. Il voulait que je sois brave quand seul face au monde. Il me disait qu’il me préparait à la vie et c’était pour ça qu’il me lâchait au milieu des voitures, dans les marchés, les souks qui m’étaient labyrinthiques avec leurs étals d’épices, de fruits et légumes. Je courais comme poursuivi et je découvrais le monde seul, mais sous sa tutelle : il me retrouvait toujours. C’est pour ça que je me dis qu’aujourd’hui c’est à moi de le retrouver quand il se cache de nous, de moi. Il me racontait des histoires aussi, un peu fantastiques, qui faisaient parfois très peur. Encore une fois, il disait que ses allégories préparaient pour la vie du cœur, celle que l’on ne voit pas mais qu’on ressent. Il voulait que je comprenne la peine, le regret, l’oubli et la mort, avant de les rencontrer.

Grand-père a toujours eu beaucoup d’admiration pour l’intensité et la sécheresse des Nordiques, alors il me racontait souvent cette histoire de Trolls qui s’appelaient tous Solness et bâtissaient d’énormes architectures : des cathédrales, des mosquées, des tours presque infinies. Il me disait qu’il faisait ça dans un but, car on fait absolument tout dans un but, même s’il est tordu ou déviant, on le fait quand même. Les Trolls construisaient pendant des années, insensibles au passage des saisons, obsédés par la hauteur, voulant presque atteindre les cieux. Tout ça, ils le faisaient pour pouvoir en finir avec la vie de façon extrême, pour la marquer. Oui, il me disait qu’après avoir posé la dernière pierre, le Troll redescendait, regardait l’édifice géant, souriait un peu — puis se mettait à l’escalader, patiemment, avec une concentration infaillible, oubliant le monde, car il était déjà dans l’après. Il montait, jusqu’à la dernière pierre, regardait autour, poussait un cri de douleur extrême, et enfin, Solness sautait, simplement. Il se fracassait au sol avec un grand bruit d’os brisés, Grand-père disait. Et chaque année, un Troll refaisait la même chose, construisait un monstre d’architecture, puis se tuait. Je ne comprenais pas cette histoire, mais Grand-père la racontait avec un tel amour pour ses Trolls qui se jetaient de leurs hautes perches, une telle admiration, que j’étais transi, poussé au bord des larmes par les mots qui sortaient de sa bouche. Avec le temps, j’ai compris que Grand-père voulait leur ressembler. Il voulait mourir comme eux, que son sang éclabousse le monde et devienne indélébile, simplement pour rester, pas avec nous, mais plutôt dans le monde, en devenant vestige. Il n’avait plus beaucoup de temps pour bâtir sa tour à lui, il le savait, et ça lui faisait terriblement peur, ça l’amputait.

Il n’a jamais été vraiment très loin de la mort si on y réfléchit bien. C’est juste qu’auparavant il la frôlait, la caressait ; mais, désormais, il était à la recherche de l’étreinte réelle, celle de l’amant qui ne se contente plus de n’être qu’un prétendant parmi d’autres et se met à désirer la possession, l’abandon. Il a toujours beaucoup parlé de nœuds, petits et grands, serrés ou relâchés, alpins et marins. C’est l’un de ces souvenirs qui reviennent en traître, le temps émoussant les défenses, quand on s’y attend le moins, nullement annoncés, un coup de poignard au tournant d’une ruelle. Le moment où l’on réalise que la vie n’est qu’interprétation et que souvent il nous manque les grilles qu’il faudrait avoir pour comprendre une fascination innocente dans toute sa morbidité, tout son élément mortel, son bagage funèbre.

J’ai compris que Grand-père voyait le nœud comme une tentative de rapprochement, cette pression contre la gorge qui selon l’intensité et la forme pouvait pousser vers l’évanouissement ou le néant profond, l’étouffement comme porte d’incursion du trépas dans la vie, une préparation quasi-parfaite pour l’au delà : la possibilité de porter le suicide à son cou. Tant de choses que l’on voyait distraitement et qui prenaient à présent des dimensions prophétiques, annonciatrices de vérités multiples aussi vieilles que le monde : ses grands yeux qui devenaient brumeux quand ils fixaient un visage comme s’ils regardaient déjà les vers ronger les joues, l’intérêt tout particulier qu’il vouait aux détails et aux circonstances qui amènent une fin, son indifférence aux mariages et naissances mais son excitation palpable à l’annonce d’un enterrement. Personne ne remarquait ces choses-là. Toute la famille disait qu’il était un homme de devoir, quelqu’un qui comprenait l’importance d’être présent lors du deuil. Mais ce que personne ne réalisait c’est que c’était peut-être lui qui avait besoin de réconfort, que c’était lui qui avait une peur si tangible, si persistante de la disparition qu’il ne trouvait d’autre solution que l’exposition par tous les moyens à ce phénomène, peut-être que c’était ça la lente et longue étude pour la conception de son édifice : il collectait des données, faisait des plans dans sa tête, dessinait des esquisses, construisait des maquettes. À y réfléchir, les cachettes après la mort de Grand mère n’ont été que l’énième forme de l’activité de toute une vie, un essai comme tant d’autres. Grand-père délirait non pas le monde, mais la mort.

27 juillet 2025

Je suis parti le voir quelques semaines plus tard. Lors du trajet vers la maison de repos, j’ai réalisé à quel point elle était à la périphérie des choses, pas que géographiquement, mais coupée des artères majeures de la vie elle-même, cachée sur une presqu’île, absente des regards et de la mémoire, proche seulement d’une mer indifférente qui n’avait que faire de la terre et des hommes. C’était là qu’on mettait ceux que l’on voulait oublier, dans des espaces hors du temps, hors du lieu, des espaces qui suspendaient les sens et la perception, qui se reposaient sur le lointain, la marge : des espaces tels que les prisons et les hôpitaux, les cimetières, les cachots, là où on entassait les morts, les déviants, et ceux dont on ne voulait pas voir le lent dépérissement. C’était là, la contrée de l’effacement, le non-lieu, le loin du regard et de la mémoire, le débarras du monde. Et Maman a enfoui Grand-père dans un tel endroit et je l’ai vue faire, je l’ai laissée faire. J’étais aussi coupable qu’elle l’était malgré tous mes regrets et mes sentiments. J’étais le témoin de tout ça, toujours silencieux, jamais révolté, complice d’une catastrophe, d’un fléau, presque instigateur, jouant un rôle majeur dans une mise à mort au sein de ma propre famille. Ces questions me torturaient pendant tout le trajet. Et quand je me suis garé, j’ai vomi dans un buisson.

Je l’ai trouvé assis seul sur un banc blanc en pierre, ne fixant rien, inerte, inanimé, simplement là. Il a été heureux de me voir, sincèrement heureux, et m’a posé des questions sur Maman qui n’était pas venue. Ça ne l’a pas surpris. Nous sommes restés là en silence, et pour y mettre fin, car j’avais honte, je me suis mis à lui poser des questions sur sa nouvelle vie, ce qu’il faisait de ses journées, s’il s’était fait des amis, sur les résidents, le staff, la nourriture, tout pour me guérir de ce silence me prenant à la gorge telle une angine. Grand-père a considéré ce que je lui avais demandé, puis s’est mis à parler. Il a parlé, et j’ai baissé les yeux. Plus il parlait, plus je voulais m’enfoncer dans la terre, devenir même une brèche si je ne pouvais la pénétrer. Et la honte me rongeait, de plus en plus grande, vorace, devenait Léviathan, me dévorait tout entier, sans même un instant de répit. Et tant qu’il parlait, je me sentais petit, je diminuais alors que lui devenait écrasant de grandeur. Je ne bougeais plus. Ma panique montait. Je regrettais. J’étais tellement désolé. Si seulement il savait. Grand-père m’a parlé de Maman, qui pour lui était une hyène traîtresse, m’a parlé de la nourriture de morgue qu’on leur offrait, il ne pouvait qualifier autrement cette bouillie paradoxalement gluante et sablée. À l’hôpital, on essayait au moins de maintenir les gens en vie. Mais ici, c’était la mort lente. Il s’est tu quelques secondes. J’ai vu une larme se frayer un chemin à travers les rides de son visage, ces canaux asséchés. J’ai détourné les yeux.

Je ne savais pas quoi répondre : son discours me consumait. Il m’épuisait par sa justesse et sa rage. Ses mots me faisaient tanguer, mes mains tremblaient. La douleur dans ma poitrine grandissait. Elle devenait une couverture qui m’enveloppait complètement, un linceul. Il m’a décrit ses voisins émétiques qui se raccrochaient à la vie comme un condamné à sa corde. Il m’a parlé du personnel qui infantilisait des quasi-centenaires en écoliers, des guerres qu’il avait connues — celles qu’il avait vues à la télévision, celles qui faisaient rage dans sa tête —, encore de ma mère, la hyène, dont on… dont on aurait dû poignarder le cœur, du ciel et de la mer qui se mélangeaient l’un dans l’autre, de ce bleu qui voulait tout posséder, provoquait des hématomes au cœur et à l’esprit, de cette mer qui sans cesse attaquait la pupille, la narine, le tympan. Elle qui essayait de se faufiler partout, d’inonder le sang, de le glacer. Ce grand bleu de lave qui devenait son enfer quotidien, sa géhenne liquide. Puis, il est revenu, inexorablement, à celle qui trônait dans sa maison à lui, oubliant son père, le donnant aux corbeaux de mer, aux phoques humains. Elle qui l’abandonnait aux vies douloureuses de vieillards qui se nourrissaient d’illusions qu’ils se créaient eux-mêmes pour se raccrocher à un monde qui les foutait visiblement dehors.

Je voulais qu’il arrête, qu’il ne me dise pas tout ça. Pas comme ça. Je le suppliais comme s’il était tous les dieux mêlés en une seule figure vieille et voûtée, une sculpture spectrale à prier. Il s’est souvenu de sa jeunesse, de ses rêves devenus épaves et qui resteront, pour toujours, à la surface de cette mer geôlière, abusive telle une belle-mère ; il s’est rappelé Grand-mère, jeune et belle, vieille et, jusqu’à la toute fin fidèle, sa première, celle qui lui a tout appris, avec les mêmes grains de beauté, de l’enfance à la mort. Il m’a confessé la douleur de leur rêve à tous les deux estropiés, du rêve général brisé, d’une liberté muselée, arrachée aux mains d’un ennemi ici débarqué, là où lui allait mourir, de ses frères et sœurs disparus, de ceux tués, fusillés, d’autres égorgés, de femmes voilées ou violées, voilées ou tuées, comme eux le voudraient, comme le massacre le voulait, telle que l’histoire le voudrait, telle qu’elle voudrait se répéter, cyclique à tout jamais.

Je voulais mourir. Je me suis enfui.

15 août 2025

Tant de serpents qui muaient à l’aube, les jours passaient mais ne se ressemblaient plus : ils changeaient de formes et de couleurs, de densité et de longueur. La dernière visite m’a détérioré. J’étais fiévreux. Les mots-burin sortis de la bouche de Grand-père ont d’un coup défini les contours d’un monde jusque là latent, accompagné de ses doutes et croyances. Je me suis mis à me méfier de Maman ; elle prenait des dimensions d’animal sauvage dans ma tête, son cœur devenu impénétrable, prête à tout sacrifier pour elle-même, une mauvaise. Grâce à son discours, j’ai commencé à comprendre les abandons répétés que j’avais subis et fait subir, ma honte, ma fragilité, ma foi vacillante en la vie, au monde, aux déités et aux démons, la disparition de mon père qui prenait soudain des allures de départ volontaire, un choix plus qu’une chose subie, mes premiers amours. Tous ces petits béguins que je croyais à l’époque sans raisons devenaient des plans calculés, déterminés, conditionnés par des visages hérités, des yeux ayant traversé le temps, des rappels venus du passé pour émuler l’innocence première perdue. Je me sentais jeté dans une nouvelle cosmogonie, faite de fantômes millénaires et de traîtres dans toutes les rues, ceux qui avaient commencé par vendre leurs corps puis leurs cœurs, leurs terres et leurs mères aussi. Je pensais à Sidi Fredj et à sa mer plate, vaincue par la baie, compressée par la honte centenaire, castrée et excisée, vidée de sa fougue, de ses intempéries, de son caractère pendant si longtemps, restaurée pour quelques années et puis faillie de nouveau, usée une fois de plus, utilisée, mais jamais aimée, profondément aimée, totalement libérée, déchaînée. Et le plus triste, jamais respectée, jamais élevée de princesse de caniveau au rang de reine admirée. Elle a été toujours muselée, oppressée, détestée, transformée en matriarche de comptoir, en chienne domptée, plus tard mangée par ses propres petits, achevée.

Grand-père m’avait appris le chant du monde, m’avait donné la clé. Ses mots enragés m’ont infecté, possédé, sans jamais vouloir m’oppresser, me mettre à terre, me diluer dans la masse. Au contraire, j’ai compris qu’il voulait m’élever, son discours devait me heurter. Cela faisait partie de mon éducation, probablement l’une de mes dernières leçons. Sa rage n’a fait que me contaminer, m’inoculer, donner du sens à ma vie. Il voulait me léguer une histoire, transférer des espérances qui survécurent aux jougs, aux tyrannies, aux tentatives d’assassinat, aux égorgements et aux attentats à la bombe, aux silences imposés, aux censures, aux idéologies pénétrantes, violentes et violeuses, monolithiques et suprêmes, aux mystères et aux secrets des cabales et des clans, à la discorde, à l’unité fictive, l’histoire effacée, modifiée, altérée, à l’amour déplacé, faussé qui ne devrait être que pour la terre en premier et puis pour ceux qui l’habitaient, car elle seule peut prétendre à l’éternel, et non les hommes. Depuis l’enfance, il voulait me donner le poids du temps, me préparer en héritier. Ses mots étaient une tentative désespérée, je l’ai réalisé, ils auraient pu tout aussi bien ricocher que faucher. Il a pris le risque, car il n’avait plus beaucoup de temps. Le nœud se resserrait, plus proche à chaque instant de l’évanescence.

22 août 2025

Ça ne pouvait pas finir de la sorte, pas avec nous des deux côtés d’un même gouffre : on devait y sauter à deux, fusionner. Je lui devais tant de choses, tout un monde. Je devais le revoir, le remercier de m’avoir illuminé, de m’avoir fait passer de l’autre côté, derrière le tombeau de l’histoire, de m’avoir transféré la nuance, de m’avoir fait entrer dans la crypte. Je suis reparti un vendredi matin, aux premières lueurs, je n’avais pas dormi de la nuit. Quand je l’ai annoncé à Maman, elle m’a regardé tristement, avec un petit sourire peiné, car je me rattachais encore au passé au lieu de m’en sevrer. Je m’agrippais à une histoire qui, pour elle, était close. Elle avait fait ce qu’elle avait à faire : il était nourri et logé. C’était une bonne fille ; elle aussi avait sa vie. Son visage ne s’est décomposé qu’un seul instant et l’a trahie. Elle avait mal. Le regret, l’amour et la honte l’ont transpercée subitement telles des lances, et tout un monde cristallin d’illusions s’est effondré. Maman n’était pas ce monstre que Grand-père voyait, elle était terrassée par cette vie qu’elle n’avait vu que passer, passagère, et par le regard et la parole des autres, si persistants dans ce pays. Par pudeur ou par lâcheté, je ne sais pas, je l’ai laissée là à ramasser les éclats d’elle-même et je suis sorti. Je venais de quitter la fièvre qu’il m’avait transmise ; je me sentais vierge — un être d’avant la chute. Le soleil était d’une douceur jaunâtre de poussin fraîchement éclos, tendre et fragile, émouvant. J’ai quitté la ville comateuse et me suis dirigé vers son lieu de repos, lentement, sans me presser. J’ai eu comme l’impression qu’il m’avait attendu toute une vie. Le malaise d’avant avait disparu, il n’y avait plus rien à vomir. À l’intérieur, la réceptionniste m’a souri ; je lui ai rendu un sourire sincère. Il m’était devenu facile de comprendre les autres maintenant ; on avait tous besoin de réassurances, voilà tout. Elle m’a dit que lui aussi s’était levé tôt et qu’il m’attendait à la terrasse. J’ai su qu’il ne dormait plus.

Je le retrouvais facilement depuis qu’il avait arrêté de se cacher. Il était là, sagement attablé, seul, comme souvent, son café posé, un petit point blanc minuscule noyé dans le bleu ambiant. Son combat était grandiose. Je me suis approché de lui. Je lui avais apporté un cadeau : un petit poste de radio, un peu ancien, facile à utiliser, dont il connaissait les gestes par cœur. Je me suis assis à côté de lui. Il a tourné la tête et m’a regardé avec des yeux très clairs, apaisés, qui ne voyaient plus le lointain avec gravité, mais seulement la proximité — avec l’innocence de celle qui se réveille à vos côtés pour la première fois. Il m’a dit qu’il m’attendait, qu’il savait que je n’allais pas tarder, que c’était ainsi, tel qu’il le fallait. Je lui ai dit que j’étais désolé d’être parti de cette façon la dernière fois : ma honte était écrasante. Il m’a répondu que cela n’avait pas d’importance, qu’il m’avait attendu longtemps, et que j’étais venu pour presque tous avant lui. Il avait commencé à s’inquiéter. Il était épuisé. À présent, on pouvait partir sereinement et ne plus revenir, m’a-t-il annoncé. Je n’ai pas tout à fait saisi. Grand-père ne pouvait pas sortir de la maison pour l’instant. Maman ne m’en avait pas parlé. Je n’ai rien répondu. Je ne voulais pas le décevoir.

Longtemps là, la mer devant nous, fatale dans sa robe, d’une beauté sans âge ni lieu. Nous la regardions onduler, lentement, chuchoter de petits ricochets sonores aux oreilles de ses amants que nous étions devenus. Grand-père a commencé à me parler d’anges et qu’il n’aurait jamais cru en voir un à cet endroit. Il m’a dit qu’il pensait que tous les anges étaient partis de ce monde, qu’il n’en valait plus la peine à leurs yeux. Mais je n’étais là aujourd’hui que pour lui, et qu’il se sentait chanceux. Il a toujours pensé que ceux qui habitaient le monde étaient des anges auparavant, mais qu’il s’était trompé maintenant que j’étais là. Il m’a chuchoté que cet embryon n’était pas de ce monde, que tant d’innocence n’avait d’autre destin que d’être bafouée ici-bas. Je ne savais pas quoi dire. J’étais perdu. Je l’ai laissé continuer. Je le lui devais. Il m’a confié qu’il était prêt, qu’il avait fait de son mieux, qu’il avait mis toute son énergie dans la construction, qu’il n’avait plus de force. Il voulait se reposer, les retrouver, là où ils sont tous, dans le grand calme qui suit la fureur et le bruit. Il faisait nuit maintenant. Il m’a demandé de le raccompagner à sa chambre, dit qu’il ne voyait plus les autres, sauf moi. La lumière de la lune le faisait scintiller par endroits dans ce noir absolu. Il s’est allongé sur le lit, m’a regardé longuement. Il a vu que je pleurais, m’a dit qu’il avait beaucoup de chance qu’on le pleure ainsi. Il a dit que les anges aussi pleuraient, comme les hommes. Il m’a remercié quand j’ai commencé à sangloter, m’a répété encore une fois à quel point il était heureux de me voir, que cela faisait si longtemps qu’il m’attendait. Puis il m’a poussé tendrement vers la porte, juste du bout des doigts. Il m’a dit qu’il viendrait me voir très vite, qu’il viendrait seul, à son propre rythme. Il m’a dit de l’attendre : il viendrait. Après être sorti, j’ai mis l’oreille à la porte pour écouter ses pas dans la chambre, le grincement de son lit, sa respiration. Je n’ai entendu que le sifflement du vent venu assassiner le silence.

23 août 2025

Hier, Grand-père s’en est allé. On ne retrouvera peut-être jamais son corps ; il s’est trop bien caché cette fois-ci, tout au fond de la mer. Cela n’importe plus de toute façon. Il a terminé ce qu’il avait entrepris : il m’a construit. Aujourd’hui, il n’y a plus que moi. Et le bleu.


An English translation is available here.

Djamel Bouchenaki vit en Algérie, enseigne quelques fois, lit, et écrit un peu. C’est son premier texte lâché dans la nature.